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23 juillet 2006
Sur la frontière Suisse-Italienne, il impose sa silhouette connue par le monde entier. Ce sommet élancé et solitaire a depuis l'aube de l'alpinisme attiré toute les ambitions. Il resta vierge de toute trace humaine pendant longtemps. Ce n'est que le 14 juillet 1865 que Michel Croz, Edward Wymper, C.Hudson, D.R. Hadow, F. Douglas, P. Taugwalder père et fils parviennent au sommet. Ils devancent de quelques heures une cordée d'Italiens partis sur l'arête du Lion. Cette grande réussite fût noircie par un tragique accident qui survint lors de la descente. L'un des alpinistes semble avoir glissé et la corde s'est rompue, ne pouvant pas retenir Croz, Hudson, Douglas et Hadow qui dévalèrent les 1000 mètres de la face nord du Cervin. Malgré cette fin tragique une voie était ouverte jusqu'au sommet.
Aujourd'hui le Cervin attire de nombreux prétendants au sommet et tous les jours de beau temps, vers 4 heures du matin, plus de cent personnes se pressent dans le premier passage à la base de cette gigantesque pyramide.
L'ascension n'est techniquement pas difficile pour un alpiniste moyen, mais l'itinéraire n'est pas évident, surtout de nuit. Si l'on s'éloigne de la voie, le rocher devient de plus en plus délité. Certains passages sont propices aux chutes de pierres, il faut donc savoir aller vite sans prendre de risques.
Depuis Zermatt, le sommet ressemble à une pointe. Il est en fait constitué d'une fine arête horizontale. Du sommet, l'impression de verticalité est saisissante.
les différents itinéraires du Cervin
itinéraire sur photo
cartographie
profil montée + descenteNotre choix s'est porté sur l'arête Hörnli, visible depuis Zermatt et atteignable facilement car le refuge (cabane) Hörnli se situe à 3260 mètres d'altitude, à 1h30 de marche depuis le haut des installations mécaniques de Zermatt (telecabine Schwartzsee Paradise) .
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![]() Charles "Charly" |
![]() Julien "Juju" |
![]() Jean-François "Moux" |
![]() Philippe |
![]() Pascal |
![]() Cyrille |
Samedi 22 juillet 2006
Les 5 jurassiens (Moux, Juju, Charly, Cyrille, et moi-même) et le haut-savoyard (Pascal) se retrouvent à Nyon (Suisse) pour deux bonnes heures de route en direction du Valais, direction Zermatt, en remontant la vallée du Rhône. Nous laissons les voitures dans un parking gardé à Täsch, et après la préparation du matériel que nous emportons, nous prenons un taxi-bus pour monter jusqu'à Zermatt (ville sans voiture). On n'y trouve que des véhicules électriques. Très beau village de montagne, on dit de Zermatt que c'est la capitale suisse de l'alpinisme, à l'égale de Chamonix. Agréable météo, tout est parfait pour commencer.

Zermatt : en route vers le Cervin
Nous nous rendons au pied des remontées mécaniques où nous prenons un ticket aller-retour pour aller le plus haut possible avant de commencer notre ascension vers la cabane Hörnli. Le prix du billet est de 43 francs suisses. "C'est cher, mais c'est beau !", nous dit-on. On verra si on en a pour notre argent.


Vue sur le Mont Rose, le deuxième sommet des Alpes, et sur le
Breithorn
Après quelques photos à l'arrivée de la télécabine Schwartzsee, à 2583 m, nous entâmons notre ascension tranquillement en observant le paysage tout autour de nous. A gauche, côté italien, la chaine du Mont Rose et ses glaciers, le Breithorn, la petit Cervin. A droite d'autres hauts sommets suisses dépassant 4000 m comme la Dent Blanche ou le Zinalrothorn. Et pile en face, le Cervin (Matterhorn), fascinant, impressionnant, une pyramide parfaite ! C'est saisissant, ça fait presque peur. Dire que nous allons nous attaquer à cette montagne qui ressemble à un immense tas de cailloux de 1200 mètres de haut. C'est magnifique !


Le Cervin, majestueux. Souvent recouvert d'un nuage même par très
beau temps.


De nombreux cairns le
long du chemin. Le Cervin est toujours visible, droit devant nous.
Une heure et demie plus tard, nous sommes à la cabane Hörnli. Nous nous reposons et continuons à observer le paysage sans nous lasser. Nous préparons nos sacs pour le départ de cette nuit, qui est prévu à 4h00.


Nous arrivons à la cabane après 1h30 de marche. Le temps
se couvre en fin de journée...pas bon signe tout ça...!
Dimanche 23 juillet 2006
4h15 : Après un très léger petit déjeuner, sans se presser, nous partons de la Cabane Hörnli à 3260 m en direction de l'arête du même nom, en montant légèrement au-dessus pour gagner un sentier.

4h15 : départ. On étalonne les altimètres
Peu après, les choses sérieuses commencent. Nous arrivons directement au pied de la première difficulté pour
attaquer l'arête où des cordes fixes nous attendent. Il fait encore bien nuit,
et on ne se rend pas bien compte mais c'est très vite vertical. Nous suivons
globalement le cheminement des frontales des guides partis avant nous avec leurs clients.
L'itinéraire n'est pas évident à priori mais nous n'avons pas trop de mal à le
deviner, avec les traces de pas dans la terre du chemin (quand il existe) car il
a plu en début de nuit.

Juju et Charly dans la nuit, encordés au
passage sur le fil de l'arête
Le début de l'ascension passe assez vite sur la face sud-est sans jamais vraiment s'écarter beaucoup de l'arête et revient sur cette dernière de temps à autre pour s'en écarter de nouveau de manière systématique.

Le jour s'est levé. Notre progression est régulière et
conforme à ce que nous nous étions fixés
La cabane Solvay, située à 4000
mètres, marque la fin du cheminement sur la face. Ensuite, c'est plus ou moins
sur l'arête qu'il faut continuer.
Arrivés à Solvay, donc, nous sommes encore dans un timing raisonnable que nous
nous sommes fixés à 250 mètres de dénivelée positive à l'heure. Après une courte
pause, nous continuons dans des dalles verticales où on trouve encore des cordes
fixes. Notre progression est encore régulière, mais diminue avec la difficulté
et aussi l'altitude. Ca devient raide dans la partie finale, et nous devons
également chausser les crampons en prévision de la neige un peu plus haut, à
environ 300 mètres sous le sommet.

Pascal montre le sommet mais il est encore loinnnnn...
Une difficulté nous attend plus haut, un passage vertical, mais nous devons attendre que plusieurs cordées qui redescendent du sommet passent (il faut dire que les guides de Zermatt ne nous laissent pas le choix). Bloqués ici pendant un bon quart d'heure, nous décidons d'y aller malgré la monopolisation de la corde fixe par les guides et leurs clients. Je m'engage, mais dois m'écarter assez longtemps pour laisser passer une cordée, et cela dans une position inconfortable qui me fatigue sensiblement les bras. Lorsque je reprends la corde fixe avec les gants, je n'arrive pas à la serrer suffisamment car mes doigts sont morts de fatigue, comme tétanisés. Résultat : je glisse le long de cette grosse corde et me retrouve 4 mètres plus bas au pied de mes compagnons d'ascension. Je me suis tordu la cheville et aussi le genou gauche. Mais je sens que je peux continuer, je sens des douleurs mais sans plus. Je n'ai pas suffisamment repris mes esprits mais comme la voie est libre, je repars en tête dans cette dernière difficulté, avec les émotions du choc suite à ma chute, et avec la fatigue dans les bras. Rebelote ! je glisse sur cette p…. de corde encore une fois, sans gravité. On se calme, on respire, et on recommence…ça passe ! Cette fois, on tient le bon bout, le reste n'est que formalité, super motivé pour y arriver au plus vite et connaitre l'ivresse liée aux sommets de cette envergure.

Grosse impression de vertige !
Un ultime effort et on aperçoit la vierge qui nous annonce le sommet : 4478 mètres! On est sur le point le plus haut du caillou ! Quel bonheur ! Quelle vue ! Impressionnant.

photo de groupe au sommet à 4478 mètres !
Le temps d'une photo, et de quelques barres de céréales avalées à la hâte, et nous attaquons la descente, annoncée tout autant difficile que la montée. Dès ce moment, on se dit que l'on aura plus vite fait en faisant des rappels. Quelle stratégie adopter avec quatre cordes lourdes de 50 mètres? Nous essayons de descendre les six sur un seul rappel constitué de deux cordes de 50 mètres, mais c'est contraignant car les cordes s'emmêlent et sont lourdes, surtout à cette altitude où l'on paie cher chaque effort. Plus bas, on essaye de ne prendre qu'une seule corde de 50 mètres par petits groupes de 2 (rappels de 25 mètres), c'est plus facile à manipuler mais la progression n'est pas plus rapide pour autant. C'est juste moins fatiguant. En attendant, je commence à sentir une vive douleur à la cheville et au genou gauche, les rappels sont épuisants et surtout douloureux pour ma jambe gauche. Le temps passe, il est déjà 13h et nous devions être bien plus bas à cette heure-là. Notre progression est alors nettement plus lente.

Du rocher, du rocher, du rocher...partout !
Nous sommes suivis par un polonais, monté seul et sans corde, avec qui je dialogue en anglais pour nous comprendre. Un peu plus bas, vers 4200 mètres environ, il a l'air très fatigué et me demande s'il peut profiter pour descendre sur nos rappels, ce que j'accepte puisque sans cette solution il serait perdu (il est impossible de désescalader seul dans ces portions parfois raides et instables, ou alors en prenant de gros risques). Il me dit qu'il reste avec nous jusqu'à la cabane Solvay à 4000 mètres où il pourra passer la nuit. Elle ne parait pas loin, mais au rythme où nous allons, il nous faut encore environ 8 longueurs et presque 2 heures pour l'atteindre. C'est une sorte de délivrance, même si c'est loin d'être terminé. Nous "lâchons" alors le polonais (qui nous doit peut-être la vie) à Solvay, après une bonne pause pour reprendre nos esprits et notre souffle. Ca fait déjà deux heures que personne n'a plus une seule goutte d'eau et nous commençons sérieusement à nous déshydrater. De plus, vu la lente progression due en grande partie à mon handicap, nous sommes désormais sûrs de ne pas pouvoir arriver à la Cabane Hörnli avant la nuit. Il faut alors se faire à l'idée que nous devrons à un moment donné ressortir les lampes frontales et trouver notre chemin dans la nuit.

Un des nombreux rappels à la descente
Encore un rappel sous Solvay, et nous rangeons la corde pour continuer deux par deux, encordés à quelques mètres en mode désescalade. Il faut vraiment faire attention à chaque pas, sous peine de dévisser dans cette face impressionnante. L'erreur n'est pas permise. Charly et Julien prennent un peu d'avance et progressent un peu plus vite que nous quatre, alors nous les laissons poursuivre, d'autant plus qu'en cherchant un itinéraire, ils tentent quelques variantes qui s'avèrent peut-être meilleures que les nôtres. Nous le saurons un peu plus tard. Ca y est, la nuit commence à tomber et nous ne sommes qu'à 3700 mètres. Nous avons en tête que le vrai chemin ne se trouve pas sur le fil de l'arête mais que nous ne devons pas trop nous en écarter. Le problème, avec la nuit, c'est que nous ne voyons que quelques mètres devant nous, et il est difficile de retrouver là où nous sommes montés. Nous nous perdons plusieurs fois. Nous cherchons le moindre indice, la moindre corde fixe, cairn ou trace de pas. Pas toujours facile. Nous sommes obligés de nous arrêter souvent, et d'aller voir où part le chemin que nous supposons être le bon. Cela nous amène à faire des approximations qui peuvent s'avérer hasardeuses. A un certain point (que je ne saurais indiquer), nous nous trouvons dans l'impossibilité de continuer tellement c'est "chaud", mais nous voyons un amarrage pour un rappel dans un couloir. Pas le choix, nous y allons…premier rappel nocturne pour nous quatre! A la fin du rappel, nous nous abritons sur le côté pour ne pas se ramasser une grosse pierre car ça déboule de tous les côtés.
Nous sommes alors au-dessus d'un autre grand couloir qui a l'air bien raide lui aussi. Mais là, pas de possibilité de rappel. Nous ne voulons pas prendre de risque avec l'expérience que nous avons, et restons malgré tout très calmes et sereins. La nuit est bien noire, et nous envisageons un instant de bivouaquer dans les alentours avec nos couvertures de survie, sans savoir exactement où nous nous trouvons. C'est la solution la plus sage car il fait jour dès 5h30 et nous pourrons terminer plus facilement (ou moins difficilement) la descente. Moux se fait une petite frayeur avec une grosse pierre qui lui reste dans les mains et qui lui fait perdre 2 mètres en 1 seconde dans une glissade heureusement contrôlée. Par contre, la bonne idée qu'il a eu, c'est de lever la tête pour apercevoir une corde fixe sur le haut de l'arête. Délivrance ! Nous avons une sortie possible de cet enfer que nous avons surnommé le "couloir de la mort". Cyrille, Pascal, Moux et moi repartons en direction de l'arête et trouvons des cairns : nous sommes sur une voie, qui n'est peut-être pas la bonne, certes, mais qui est une opportunité que nous devons saisir. Il y a parfois quelques cairns qui nous indiquent que nous sommes sur un chemin pratiqué, et comme nous descendons régulièrement nous pensons arriver à bon port en bas de cette montagne, avec l'altimètre au poignet qui nous indique qu'il ne nous reste plus que 250 mètres à faire. Au poignet, c'est aussi la montre qui nous indique qu'il est déjà minuit! Ne pas paniquer, rester zen, et continuer à descendre, sans prendre de risque. Tels sont les mots d'ordre. Peu importe l'heure où nous arrivons à Hörnli, l'essentiel est d'arriver sains et saufs.
Avec autant d'incertitudes
quant à l'itinéraire, nous essayons de rejoindre l'arête pour terminer la
descente, en nous souvenant que nous devons retrouver des cordes fixes sur le
bas. Il n'est est rien, nous basculons dans la face sud sans vraiment le savoir,
mais en étant quasiment persuadés que nous sommes justes car la traversée que
nous faisons nous rappelle tout de même quelque chose. Nous rejoignons l'arête,
peu après, et tombons sur une corde à nœuds qui nous amène au dessus d'une face
verticale sur laquelle nous posons un dernier rappel après que Cyrille, descendu
par une courte corde qui était en place, ait vérifié que notre corde touchait
bien le sol au pied de cette falaise. Nous sommes alors sûrs pour la première
fois depuis des heures, que nous sommes au bon endroit car nous distinguons une
plaque de neige qui marque la fin de l'approche pour l'ascension. Encore
quelques terribles efforts, pour ma part, pour rejoindre la cabane Hörnli où
nous retrouvons Charly et Juju, qui étaient inquiets pour nous. Congratulations
!
Après toutes ces émotions, nous improvisons une très courte nuit à Hörnli en
squattant quelques lits du dortoir n°2. Ensuite, place aux suivants, qui se
lèvent à 3 heures pour l'ascension du lundi, que nous ne verrons pas partir.
Pour nous, le Cervin nous a pris 22h30, mais nous l'avons réussi et il ne nous
restera que les bons souvenirs de cette superbe ascension.
J'apprendrai plus tard, à l'hôpital, après une évacuation par hélico (Air
Zermatt), que je me
suis partiellement déchiré les ligaments externes de la cheville gauche, ainsi
que ceux du genou dans une moindre mesure.
D'une manière générale, le rocher est très délité
et il faut apporter une vigilance permanente sur tous les appuis et prises de
mains, à la montée comme à la descente.
Pendant toute l'ascension, dès le lever du jour, nous avons une superbe vue sur
les vallées et les glaciers environnants, avec en fond la chaine du Mont Rose
(Pointe Dufour), mais aussi le Liskamm, Castor, Pollux, le Breithorn et le Petit
Cervin (Kleine Matterhorn). C'est vraiment superbe et grandiose.
Nous avons pris 4 grosses cordes de 50 mètres bien lourdes pour tenter de gagner
du temps à la descente, mais c'est sans compter les gros efforts en altitude
pour toutes les manipulations lors des rappels notamment. Nous avons perdu
beaucoup d'énergie et il nous aurait fallu des cordes à double, plus légères et
maniables pour enchainer les rappels (avec des cordes de 50 mètres, il y a
suffisamment des relais pour redescendre en rappel toute la partie supérieure
jusqu'à la cabane Solvay, après quoi, à une exception près juste en dessous de
celle-ci, nous pouvons désescalader si on arrive à suivre l'itinéraire de
montée)
On trouve de nombreux points d'amarrages (clous, queues de cochon, sangles,
anneaux, spits, …) tout le long du parcours. Les rappels sont donc possibles un
peu partout.
Il faut bien gérer le temps pour redescendre avant la nuit (ce qui n'a pas été notre cas dans nos circonstances particulières). Ainsi on peut adapter le rythme de progression à l'horaire. Nous nous étions basés sur 250 mètres de dénivellée à l'heure. Il faut aussi compter mettre autant de temps pour la descente que pour la montée, voire plus !
Les guides de Zermatt sont chez eux. Ne pas essayer de les contredire, il sont les rois ici. Y aller sans guide, c'est passer après eux, ils font la loi !
Cabane Hörnli : Tarif en demi-pension : CHF 70.-
par personne avec une carte CAF ou CAS, CHF 78.- sans réduction
Prix d'une bouteille d'eau d'1,5 litre = CHF 8.-
remontées
mécaniques de Zermatt
Club Alpin Suisse
Cabane Hörnli
L'ascension du Cervin pas à pas