Mustagada Tsoin Tsoin
Le Mustagh Ata (7546m)
« père des montagnes de glace », et son voisin le Kongur (7719m)
s’imposent au regard, émergeant des hauts plateaux tels des îles sur un
océan figé : ça en jette, hein ? C’est pas moi qui le dit, c’est dans la
pub d’Odyssée Montagne qui nous a vendu ce voyage. Quand on lit des
choses pareilles, on est obligé d’y aller, hein ? On le fait pas pour le
plaisir, hein ?
Mais il faut rendre à
Claudine ce qui est à Claudine. C’est elle qui a eu cette idée
saugrenue, il y a une quinzaine d’années, de gravir cette montagne avec
ses coéquipières de ski alpinisme. Je vous rappelle que la Miss
Claudine, qui n’a pas le souffle très court, a gagné 9 fois la PMT, ce
qui signifie Pierra Menta Tivoly, et non pas Palmes, Masque et Tuba.
Alexia Zoubida l’a aussi gagné 5 fois. J’ai été convié à cette petite
sauterie, bien que n’ayant pas fait faire les modifications nécessaires,
justifiant le rajout de la lettre « e » au mot coéquipier. J’ai donc été
autorisé à participer à ce projet, avec tous les attributs caractérisant
un véritable Yéti, de surcroît adepte du ski alpinisme, et coutumier du
fait de monter avec des peaux de phoque sur les pistes, pour redescendre
ensuite en télécabine.
Le Mustagh Ata se trouve aux confins. Non, pas aux
Confins au-dessus de la Clusaz, où s’entraîne Vincent Vittoz, mais aux
confins de la Chine, dans la province du Xinjiang (la plus.grande
avec 16% du territoire), près des frontières du Pakistan, du Tadjikistan
et du Kirghiztan. Et pas du tout près du « bout qui s’tend », comme m’a
dit en ricanant un grossier personnage dont je tairai le nom pour ne pas
nuire à sa réputation de « bide » de haute montagne.
Or donc, comme Pékin se
trouve à l’est, et que nous, nous allons à l’ouest (bien que certains y
soient en permanence… à l’ouest), et n’étant pas sélectionnés pour les
jeux olympiques, nous ne sommes pas passés par Pékin. Nous n’avons pas
reçu 20000… coups de bâton.
Nous avons tout d’abord
atterri à Bishkek, capitale du Kirghiztan, à 4 plombes du mat, où nous
attendaient notre chauffeur Youri, et notre guide Véra. Au Kirghiztan,
le chauffeur n’a pas le droit de boire. C’est donc avec Véra, que nous
avons appris le mot essentiel pour bien se conduire en société : « nazdrovié »,
qui signifie en russe « santé, mais pas des… ». Il n’a pas fallu
beaucoup la forcer pour trinquer avec nous, à la vodka.
Tout d’abord, sieste au
Grand Hôtel, puis balade dans le parc national d’Ala Archa.
Ensuite, visite de la
capitale, et de l’incontournable place où trône la statue du tovaritch
John Lénine, semblant nous dire en pointant du doigt : « le Mustagh Ata,
c’est par-là ». Par contre, nous n’avons pas vu la statue de Sylvester
Staline…
Soirée resto au
« capitaine Némo » avec musiciens et vodka. Tout bien ! Nazdrovié !
Ensuite 2 jours de bus à
travers la steppe kirghize pour rejoindre la frontière chinoise au col
de Torugart (3700m). On a même eu droit à Jo Dassin à la radio. Radio
Nostalgie émet jusque là ? Heureusement que j’étais là pour assurer à la
place de mes compagnons de voyage et goûter le « koumis » à base de lait
de jument fermenté ! Nazdrovié !
Je préfère quand même la
vodka !
Au col, atteint sous la
neige, les kirghizes doivent s’arrêter à quelques mètres de la
frontière, et nous avons dû traverser le « no man’s land » à pied, avec
nos bagages, pour rejoindre l’équipe chinoise qui nous attendait de
l’autre côté de la frontière. Dasvidania (ça veut dire : mettez la vodka
au frais pour quand on va revenir) Véra et Youri.
Salam alekoum ! Notre
guide Todadjim est ouighour, ethnie autrefois majoritaire au Xinjiang,
mais maintenant supplantée par les hans. D’entrée de jeux, il « taille
un costard » aux kirghizes, l’ethnie minoritaire qui vit au pied du
Mustagh Ata. Il ne porte pas non plus les envahisseurs chinois dans son
cœur, ce qui semble plus « normal ».
A la douane, nous
comprenons assez rapidement que ces braves gens ont l’intention de
« chinoiser ». Il passent nos bagages au peigne fin, et lors du deuxième
contrôle, une heure après la première douane, nous nous faisons
déposséder du fromage et de la charcuterie que nous avons apporté pour
l’expédition. Bienvenue en Chine ! Me voilà déjà dans le rôle de
terroriste, en ayant oublié que dans mon sac aussi il y avait quelques
victuailles bien d’chez nous. J’ai niqué les douaniers ! Merci aussi à
notre guide et au chauffeur du bus d’avoir caché sur eux nos radios.
Nous voilà à Kashgar,
petite bourgade de 4 millions d’habitants, située sur la route de la
soie (de la soif, aussi, car c’est quand même sec dans le secteur, avec
le désert du Taklamakan (l’Impasse) à proximité, grand comme la moitié
de la France). A l’hôtel Xiangdu (qui affiche sur sa pub, une photo du
Cervin !), nous sommes accueillis par la responsable de l’agence
chinoise, que nous appèlerons, n’ayant pas retenu son nom,
« Mandarine ». Nous sommes réveillés au beau milieu de la nuit par un
appel téléphonique. Je décroche, et la personne au bout du fil raccroche
quand je dis « allo ? ». D’après Mandarine, il semble que ça soit les
« filles de mauvaise vie » à la recherche de clients. Apparemment, ces
demoiselles, bien que cunibilingues, ne sont pas polyglottes… C’est ça
le problème avec les « sous-développés ». Voilà un exemple du
« progrès » apporté par les chinois… Le top étant quand même cette
monstrueuse statue de Mao au centre ville, comme j’imagine dans toutes
les villes chinoises.
Avec à son actif une
dizaine de millions de morts, c’est un peu comme s’il y avait (toutes
proportions gardées) une statue d’Hitler dans chaque ville allemande. Le
capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, et comme
disait Coluche, le communisme c’est le contraire. La Chine a réussi a
faire un subtil mélange des deux systèmes, qui cumule surtout les
défauts, pour ne pas dire perversités de chacun d’eux.
Après les derniers achats,
dont des magnifiques parapluies rose, bleu ou vert pomme, nous reprenons
la route pour le lac Karakol, sur la route du Kundjerab pass, qui donne
accès au Pakistan. Pause déjeuner dans un «boui-boui» où nous découvrons
un ustensile indispensable : le crachoir sous la table, qui nous permet
de constater que finalement, ce qu’on a dans l’assiette, ce n’est pas si
ragoûtant que ça…Après la plaine, nous remontons une vallée très
encaissée qui « s’ouvre » à partir de 3500m sur des paysages aussi
arides que vastes. Encore deux contrôles de police, et nous voilà à pied
d’œuvre à 3700m, avec « armes » et bagages. Le Mustagh Ata se reflète
dans les eaux du lac Karakol, avec en premier plan les bergers kirghizes
et leur troupeaux. C’est-y pas une belle carte postale, ça , Madame ?
Nous faisons « la coche »
du chameau. Vous savez ce que c’est un chalumeau ? C’est un « drolumadaire »
à 2 bosses. Cette bestiole, est assurément une pure merveille de dame
nature. Tout d’abord, la démarche est à l’amble : on commence avec les
pattes de droite, avec un décalage entre les 2, sinon il tomberait par
terre ! Puis, c’est au tour des pattes de gauche. On peut aussi
commencer par les pattes de gauche…La démarche est souple et légère, et
les pieds semblent se poser avec délicatesse sur le sol.
Il paraît que c’est le
seul mammifère capable de ruminer tout en marchant (à part nous qui
ruminons des conneries à longueur de journée…). Et pour la mastication,
c’est alternativement avec les dents de gauche puis celles de droite.
L’animal a un
je-ne-sais-quoi de mépris dans le regard, ce qui se confirme avec cette
haleine pestilentielle, dont il a le secret ! Les kirghizes pourraient
faire quelque chose : leur laver les dents avec un balai brosse ! Enfin,
les chameaux méritent quand même notre respect, pour avoir trimballé nos
affaires pendant le trek d’acclimatation, et ce, jusqu’au camp de base.
Et nous voilà partis pour
une semaine d’acclimatation à travers les alpages, sous la conduite de
notre guide kirghize, surnommé « passe-partout » avec costard, chapeau
traditionnel et mains dans les poches, notre guide chinois malade,
s’étant fait rapatrier à Kashgar le premier jour. Todadjim, notre guide
ouighour, a bien du mal à suivre le rythme. A chaque campement près des
villages kirghizes, nous sommes assaillis par la population locale, qui
déballe devant nos yeux incrédules tout un artisanat varié. Les slips en
peau de chameau, vous faites pas ?
Jean-Pierre assure la
promotion de son sponsor, et distribue aux enfants des carembars. Les
carembars, c’est comme le Mustagada, c’est pas que pour les enfants !
Manger un carembar, ce n’est pas rien ! Déjà, il faut arriver à décoller
le papier qui a une fâcheuse tendance à coller au bonbon… Et tout ça
avec délicatesse pour ne pas déchirer le papier et profiter des blagues
à 2 balles, qui permettent cependant d’évaluer les effets de l’hypoxie
sur notre cerveau. Ensuite il faut y aller mollo pour ne pas se casser
les dents, et tu passes le reste de la soirée à décoller les morceaux
collés aux dents. Quel farceur ce Jean-Pierre ! Pas besoin de manger des
carembars pour avoir droit à ses calembours (les Jean-Pierrades) qui ne
laissent personne indifférent. La fréquence étant inversement
proportionnelle à l’altitude
L’organisation de la
journée peut se résumer comme suit : manger ; démonter les tentes ;
marcher ; manger ; marcher ; monter les tentes ; manger ; dormir. Avec
quelques options comme la sieste, les cartes (bonjour Monsieur-bonjour
Madame) ; la toilette ; la lecture ; les inhalations au Perubore ; les
carembars ; les « smarties » d’Annie (contre le chaud ; le froid ; la
t’en pêtes ; les morpionds ; la myxomatose ; le phylloxéra ; le
mildiou ; la peste ; le choléra ; la foudre ; la grêle…) ; l’écriture ;
les jeux avec les enfants du village ; une p’tite bière sinon deux.
C’est Mister Joe qui assure l’intendance. Joe le cuistot, et non pas Joe
le taxi. Hey Joe ! Et ben c’est bien bon ce que tu nous prépares !
La faune locale nous a
aussi assailli sur le plan auditif.
Lors d’une intrusion sur
son territoire, la marmotte locale pousse un cri qui est à mi-chemin
entre le cri de la marmotte alpine, et celui du dindon. La marmotte
glougloute !
En pleine nuit, ce sont
les ânes qui ont pour habitude de braire, et qui parmi nous, n’a pas
imaginé, transformer sur-le-champ l’animal en saucisson ?Il y a aussi
les yaks qui émettent un espèce de grognement quasi permanent, et qui
illustre bien le caractère renfrogné et revêche de l’animal, ce qui ne
l’empêche pas de venir se coucher tout contre la tente. Et enfin il y
bien sûr les chiens qui gardent je ne sais trop quoi, mais qui
n’oublient pas de gueuler !
Mais apparemment, la faune
à deux pattes était plutôt tranquille du côté des ronflements. En tous
cas, je ne me suis pas entendu ronfler…Bref, entre les irrépressibles
envies d’uriner, les apnées du sommeil fréquentes en altitude, et les
manifestations sonores de toute cette faune, les nuits étaient plutôt
agitées.
Or donc, pendant une
semaine, nous avons arpenté les pâturages maigrichons au pied du versant
nord du Mustagh Ata. Pas de quoi donner à manger aux tarines et
abondances de « nos » alpages ! Avec une incursion sur le petit glacier
au pied du Kuksai peak, où Antoine a dépassé pour la première fois la
cote de 5000 mètres d’altitude. T’as pas payé l’apéro !
La flore ressemble
étrangement à celle de notre pelouse alpine, et de nombreux genres sont
représentés au pied du Mustagh Ata (edelweiss ; orpins ; génépis ;
primevères ; pédiculaires ; aster ; potentilles ; ail ; androsaces ;
gentianes ; saussurée…). Y’a aussi les belles plantes à deux pattes…
L’avifaune aussi, et,
comme au Népal, on a pu observer : aigles ; gypaëtes ; vautours fauves ;
grands corbeaux ; chocards ; craves ; accenteurs ; niverolles ; ainsi
que d’autres espèces différentes de chez nous (rouge-queues ;
bergeronnettes ; traquets ; chevaliers…).
Au camp de base du Mustagh
Ata, à 4450 mètres d’altitude, on a vu une hermine, et l’on voyait
quotidiennement le « tibetan snowcock », une espèce d’hybride entre le
lagopède et la bartavelle pesant plus de 2 kilos, cependant plus facile
à entendre qu’à voir.
Mais au camp de base,
c’est surtout le bipède qui se fait remarquer…
En particulier nos voisins
iraniens, qui, s’ils ne mangent pas de porc, les remplacent aisément
pour ce qui est du bruit et de la propreté du camp.
Après une semaine de
marche, nous voilà au camp de base (en anglais ça s’écrit base camp, et
ça se prononce baise camp…) à 4400 mètres d’altitude, au pied du Mustagh
Ata. Nous prenons possession d’un emplacement pour installer nos tentes,
parmi les quelques 150 tentes déjà présentes. Et pour fêter notre
arrivée, 30 centimètres de neige tombent au cours de notre première
nuit, cassant au passage l’armature de notre tente matériel. Réveil
musculaire à grands coups de pelle à neige. Notre guide Todadjim semble
anéanti. Qu’est-ce qu’elle a dit Annie ? Elle a dit que tu vas mourir…
mais elle n’a pas dit quand ! Détends-toi, ça va bien se passer !
Spectacle insolite de voir tout ce p’tit monde s’agiter, et les chameaux
rester impassibles dans la neige.
Cela ne nous empêche pas
de faire notre premier portage jusqu’au camp 1 à 5400 mètres tout au
sommet de la moraine, et de ne pas fêter le nouveau record d’altitude
pour Antoine et Jean-Pierre. Les kirghizes proposent leurs services
comme porteurs, et les mules montent jusqu’au camp 1. Il paraît que le
tarif décidé au camp de base, est fréquemment renégocié en cours de
route avec menaces de grève sur le tas. Pour ne pas être sujet à ces
tracasseries « administratives », nous décidons d’effectuer nous-mêmes
les portages. Nous comprenons assez rapidement que le poids sur le dos
est un facteur limitant la performance en altitude… Donc, montée au camp
1, dans la neige fraîche, et installation des 3 tentes qui constitueront
notre camp de base avancé, à la limite du glacier. Retour au camp de
base dans la foulée, où Mister Joe nous attend de pied ferme. C’est à
4400m que s’arrêtent ses prérogatives, ce qui signifie qu’au-delà de
cette limite, notre ticket n’est plus valable, et qu’autrement dit on se
démerde pour la bouffe. Inutile de vous dire que la qualité des repas et
l’organisation des journées s’en est ressentie.
Voici le résumé d’une
journée en altitude : faire fondre de la neige longtemps pour boire et
manger pas beaucoup ; marcher ; porter et en chier ; monter les tentes ;
ou les démonter ; ou les laisser et en chier quand même ; faire fondre
de la neige longtemps pour boire et manger pas beaucoup ; dormir un
peu ; beaucoup ; ou pas du tout. Avec les options suivantes : mal au
crâne ; mal au bide ; pipi ; caca ; prout-prout ; smarties (en
particulier les remèdes de cheval pour aller à la selle, car comme dit
le proverbe : bien mal au cul ne profite jamais); carembars ;
saucisson ; beaufort d’alpage ; lecture ; photos ; Jean-Pierrades ;
briefing météo sans génépi ; vacation radio avec le camp de base. Ca a
l’air un peu rude comme ça, mais quand ton bouquin de chevet c’est « les
bienveillantes », quand tu te lèves le matin ça va toujours bien, et il
n’en faudrait pas beaucoup plus pour que tu proposes à ton voisin de
porter son sac.
Chacun aura son p’tit coup
de moins bien au cours de la période d’acclimatation. Moi, ce fut tout
d’abord lors de notre première montée vers le camp 2. Demi-tour vers
5900m avec Annie, les autres ayant poursuivi le portage jusqu’à 6000m,
où nous installerons plus tard notre camp 2. Re-coup de barre à
l’occasion de notre première nuit à cette altitude, avec Jean-Pierre pas
très en forme non plus, et n’étant pas disposé à fêter (comme il se
doit) son nouveau record d’altitude. C’est normal Jean-Pierre, on a
oublié notre méthode Assimil, c’est pour ça qu’on est fatigué. Pas de
Jean-Pierrade cette nuit-là : c’est grave, docteur ?
Cela ne nous aura pas
empêché de grimper jusqu’à 6300m le lendemain, sans sac.
Si les pentes sont plutôt
débonnaires, une belle zone de crevasses entre 5600 et 5900m nous incite
à nous encorder. D’autres (la plupart) ne prennent pas ces précautions.
Comme les iraniens qui progressent « bite à cul » sur les ponts de
neige. Sans doute Allah akbar signifie « à la queue leu-leu »… A 5800m,
il faut passer sous un sérac en équilibre instable, et chacun fait ce
qu’il peut pour que cette traversée soit aussi rapide que possible.
D’autres profitent de l’endroit pour se mettre à l’ombre et faire une
pause. Pauv’marteaux !
C’est dans ce secteur
qu’un japonais était en pleine dérive (la dérive des incontinents),
victime d’un œdème cérébral. Moi qui suit un secouriste dûment diplômé,
je sais que dans ce cas, en médecine d’urgence, il faut faire une
trépanation… Annie, tu m’le laisses ? Elle a même pas voulu, et Monsieur
Michoko s’en est sorti avec une piqûre de célestène dans le bras. Moi je
dis c’est même pas drôle. Ensuite, Claudine, Antoine et moi, on l’a
raccompagné au camp de base. Au camp 1, un de ses compagnons d’expé a
récupéré la bouffe dans son sac. Son pote pouvait crever, l’important
c’était la bouffe. Il sont comme ça les japonais. En expé, c’est marche
ou crève !
Au début, il titubait
franchement, comme un mec bourré, et puis, au fur et à mesure que le
célestène faisait effet et que nous perdions de l’altitude, il a
commencé à aller mieux. Il nous a même parlé dans un rosbeef
approximatif. Il avait quand même l’air à l’ouest avec ses lunettes de
travers, mais il n’était nippon ni mauvais. La Jean-Pierrade du jour fût
un grand cru : « il était arrivé au bout du rouleau… de printemps » !
Au camp de base, il s’est
effondré dans un sommeil réparateur, et ses collègues qui sont venus
nous remercier, nous ont dit qu’il ne se rappelait plus de rien.
Pauv’marteau !
On prend les nems, et on
r’commence…Retour au camp 2, puis déplacement des tentes de 6000 à
6400m, avant l’assaut final. Départ à l’aube pour les 1150m qui nous
séparent du sommet. Il fait frisquet, mais avec les chaufferettes là où
il faut, et la doudoune sur le dos, tout va bien. Les chaussons en
alvéolite nous maintiennent les petons au chaud dans nos chaussures de
ski de randonnée. Le rythme devient de plus en plus lent. 250m de
dénivelée au cours de la première heure de marche ; puis 200 pour la
deuxième ; puis 150 pour la troisième ; et après j’ai plus compté.
Jean-Pierre nous abandonne au camp 3 vers 6800/6900m. Alexia suit la
trace raide faite par nos prédécesseurs, et j’en refait une autre moins
raide. On ne voit que du blanc et du bleu. Pas de repères si ce n’est
les petits fanions laissés par les précédentes expés, qui doivent être
bien utiles par temps de brouillard, ou par temps d’orage, surtout quand
on a Ferraille dans le groupe ! Pourtant c’est pas compliqué, à la
descente, comme t’as la tête vers le nord, ben t’as forcément le sudoku
! La dernière pente n’en finit pas et Alexia prend de l’avance petit à
petit. Alexia a des gros poumons, comme en témoignent ses deux
ascensions de l’Everest. En tous cas, si Eve reste à la maison, Alexia,
elle envoie du gros au Mustagh Ata ! Enfin des rochers. Encore un long
plat, et le sommet est là, avec un fagot de drapeaux à prières
tibétains. Il est 15 heures, heure de ces connards de Pékin.
So-so,
Lha Gyalo ! Les Dieux sont vainqueurs. Maurice Herzog aurait
dit : « un vent brutal nous giffle ». Mais y’a pas d’vent, et on se
donne quand même des grandes claques dans l’dos, parce qu’on est bien
contents d’être contents, et d’être arrivés jusque là tous ensemble.
Contents aussi d’être seuls au sommet. Une p’tite pensée pour
Jean-Pierre qui nous manque déjà, et pour ceux et celles qui devaient
nous accompagner au cours de ce voyage, et puis aussi pour qui vous
savez, ou plutôt qui vous imaginez. Séquence émotion et séance photo.
Beaucoup de nuages autour du Mustagh Ata, et pas de vue sur le Karakorum
et le K2.
Moi j’dis, ils auraient pu
mettre une table d’orientation !C’est quand même très beau : bon allez
on s’casse, mais pas une jambe !
C’est là qu’on est bien
content (encore) d’avoir des ustensiles dénommés skis, et de savoir
(approximativement) s’en servir. Descente « à 1000 burnes » dans d’la
super neige pour frimer devant les blaireaux lithuaniens en raquettes.
Ces braves gens avaient revendiqué l’emplacement où notre pote guide
Fabien avait installé sa tente avec ses deux clients, sous prétexte
qu’ils avaient campé au même endroit quelques jours avant. T’es con, ou
t’es con ?
En descendant on a d’abord
rencontré un kirghize qui cherchait un japonais. Pas vu pas pris et pas
de trépanation, mais quand même stupeur et tremblements, d’apprendre
qu’un gars a disparu. Nous apprendrons au camp de base qu’en fait, le
gars s’est trompé au début de la descente, et est parti sur l’autre voie
plus à l’ouest. Il devait l’être lui aussi à l’ouest ! Il s’en est rendu
compte, et ensuite il a effectué la traversée entre les deux voies, à
une altitude voisine de 7000m. Il sont comme ça au pays du soleil
levant, mais apparemment, le soleil n’éclaire pas toutes les pièces ! Au
camp 2 Claudine donne les points GPS à nos amis Axel et Fabrice, qui en
fait sont les inspecteurs Dupond et Dupont. Mais comment ont-ils fait
pour me retrouver ?
Bon, après le camp 3, la
neige est devenue franchement pourrie, et la technique franchement
approximative, surtout avec les tentes du camp 2 sur le dos. Au camp 2,
Claudine donne les points GPS à nos amis Axel et Fabrice, qui sont en
fait les inspecteurs Dupont et Dupond. Mais comment ont-il fait pour me
retrouver ? Monsieur le commissaire, je sais rien mais j’dirai tout
devant une bonne bière. Descente jusqu’à 5150m sous le camp 1, et
poursuite à pied jusqu’au camp de base. Ouf 3100 mètres de descente !
Bien été, pas tombé !
Pour l’heure, nous voilà
redescendus sur terre. Mister Joe a mis les petits plats dans les grands
pour fêter l’événement. Avec la veste blanche et la toque sur la tête
s’il vous plaît. Pour commencer, un grand coup de « gangrène gazeuse »
(Coca Cola), suivi par une bonne bière. Pour terminer le festin, un
gâteau en l’honneur du « Père des montagnes de glace » : nazdrovié
(comment qu’on dit en chinois ?) Boire, manger, un coup de pied au cul
et au lit. Tout le monde est ravi au lit, mais quand même un peu
fatigué, quand même un p’tit peu.
C’est pas fini ! Il nous
faut remonter au camp 1 pour démonter le camp. Une formalité pour
Claudine qui avale les 1000m de montée en 1h30. C’est sûr que nous les
mecs, on ne la ramène pas. Bon, on s’en sort bien, elles n’ont pas abusé
de leur supériorité numérique, et elles ne nous ont pas (trop) frappé…
Antoine, comment ça s’est passé dans ta tente ?
Avant de quitter les
lieux, balade à l’ouest encore, au-delà du glacier Kartamak, jusqu’à
l’autre camp de base beaucoup plus paisible. Ben si on avait su…
Retour à Kashgar dans une tension « fliquesque »
exacerbée par les attentats qui ont frappé les militaires chinois.
Visite de la vieille ville millénaire encerclée par les buildings de la
ville nouvelle chinoise, et du mausolée d’Abakh Hodja couvert de
carreaux, qui iraient bien dans ma salle de bains.
Les Ouighours, à l’instar de notre guide
Todadjim sont de fervents musulmans, mais sans rigueur particulière. Les
femmes portent le foulard de soie, et certaines la burka.
C’est un peu comme pour les 4x4 : il y a
les pick-up et les bâchées. Comme nous dit Antoine, chez les musulmanes
ouighoures, il y a les pin-up (n’exagérons rien) et les bâchées…
La burkha permet de tout cacher. Mais
finalement c’est aussi une façon de montrer son culte à tous les
passants. La question qui me vient à l’esprit : est-ce que la burka se
porte comme le kilt ? Chez nous, pour la joyeuse randonneuse bénévole,
la cape de pluie remplace la burka, et permet aussi de ne rien montrer
sauf coup de vent intempestif. A la différence près que la randonneuse a
droit au cochon, et c’est bien connu, tout est bon dans l’cochon !
En tous cas merci les amis
pour ces belles vacances à la montagne fort sympathiques, même si, avec
un sac de 20 kilos sur le dos à 5000m, c’est un peu : « la montagne, ça
vous bagne ! »
Bon, la prochaine fois,
c’est quand qu’on va où ?
Le Yéti de Champagny-en-Vanoise.
Août 2008 |